Victor Hugo, préface de Cromwell (1827)

Cromwell est une pièce de théâtre très longue (presque 7000 vers), injouable, publiée par Hugo en 1827. C’est une fresque historique retraçant la vie de Lord Cromwell, vainqueur des royalistes lors de la révolution en Angleterre au XVIIe siècle. Dans la préface, Hugo explique le drame romantique et son idée du théâtre. Voici quelques passages utiles pour comprendre Hernani, qui mélange « le sublime et le grotesque »:

-Le théâtre, comme la vie, est une alliance des contraires :

« La poésie de notre temps est donc le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires. »

C’est un mélange du laid et du beau :

« Tout dans la création n’est pas humainement beau, le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière »

La tragédie classique raconte au lieu de montrer :

« Au lieu de scènes, nous avons des récits ; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages, placés entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fait dans le temple, dans le palais, dans la place publique, de façon que souventes fois nous sommes tentés de crier : « Vraiment ! Mais conduisez-nous donc là-bas!On s’y doit bien amuser, cela doit être beau à voir ! »

L’unité de lieu nuit au théâtre :

«La localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. »

L’unité de temps est aussi à abandonner :

« Toute action a sa durée propre comme son lieu particulier. » « C’est ainsi qu’on a borné l’essor de nos plus grands poètes. C’est avec les ciseaux des unités qu’on leur a coupé l’aile. »

-Seule l’unité d’action doit être conservée :

« l’unité d’action, la seule admise de tous parce qu’elle résulte d’un fait : l’œil ni l’esprit humain ne sauraient saisir plus d’un ensemble à la fois. »

« L’unité d’action ne répudie en aucune façon les actions secondaires sur lesquelles doit s’appuyer l’action principale. Il faut seulement que ces parties, savamment subordonnées au tout, gravitent sans cesse vers l’action centrale et se groupent autour d’elle aux différents étages ou plutôt sur les divers plans du drame. »

-Le drame n’est pas réaliste :

« On doit donc reconnaître, sous peine de l’absurde, que le domaine de l’art et celui de la nature sont parfaitement distincts. »

Il faut faire parler vrai même les rois:

« il a été réduit comme la jeune fille du fabliau, à ne plus laisser tomber de cette bouche royale que des perles, des rubis et des saphirs ; le tout faux, à la vérité. »

-Victor Hugo veut maintenir l’alexandrin:

« Nous vou[l]ons un vers libre, franc, loyal, osant tout dire sans pruderie, tout exprimer sans recherche ; passant d’une naturelle allure de la comédie à la tragédie, du sublime au grotesque ; tour à tour positif et poétique, tout ensemble artiste et inspiré, profond et soudain, large et vrai »

« [un vers] sachant briser à propos et déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d’alexandrin »


« [un vers] plus ami de l’enjambement qui l’allonge que de l’inversion qui l’embrouille »