« Le Pont Mirabeau » explication

Explication préliminaire du 1er état du poème

Le poème a été publié en revue en 1912, sous forme de tercets de décasyllabes et avec de la ponctuation. Voici le manuscrit d’Apollinaire.

Pour sa publication dans Alcools, il a supprimé la ponctuation et coupé en deux le vers 2 de chaque tercet pour rendre le poème plus moderne et moins rigide.

Explication linéaire pour l’oral de français

Introduction

Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzki, dit Guillaume Apollinaire, est un poète français qui a beaucoup fréquenté le milieu de la peinture au début du XXe siècle. Il a travaillé avec Picasso durant sa période de découpage et collage, et a eu une liaison amoureuse avec le peintre Marie Laurencin, pour qui il a écrit notamment « Marie » et « Le Pont Mirabeau », qui fera l’objet de notre étude.

« Le Pont Mirabeau » a été écrit en partie à la prison de la Santé (où il séjourne une semaine en 1911) en même temps que le poème « A la Santé », et publié une première fois en revue en 1912, dans une version ponctuée et légèrement différente. En 1913, le poème dont il a supprimé la ponctuation comme dans tout le recueil, est publié dans Alcools.

Dans un premier temps, il figure en tête du recueil, avant l’ajout du long poème « Zone ».

LECTURE du poème

On peut découper ce poème en deux parties :

-du vers 1 à 12 : le discours amoureux

-du vers 13 à 24 : la fuite du temps

Problématique :

En quoi ce poème d’amour est-il moderne ?

Explication linéaire

Titre : choix du pont Mirabeau, pont parisien qui incarne la ville, et la modernité qu’aime Apollinaire (c’est un pont métallique achevé en 1897). Aussi pour sa sonorité : on entend « mire » et « beau », et on y retrouve les lettres du prénom Marie.

Vers 1 : Reprend le titre et le situe à Paris (la Seine). Initialement il y avait un point à la fin du vers, comme un constat initial.

Vers 2 et 3 : Initialement, ils ne formaient qu’un seul vers, le poème était donc composé de tercets de décasyllabes réguliers. Apollinaire a voulu le rendre plus moderne, en découpant et en collant (à la manière des tableaux de Picasso de la même époque), le vers 2 de chaque strophe de façon arbitraire en 4 / 6 syllabes, créant des quatrains plus irréguliers, tout en supprimant la ponctuation. Le vers 2 de chaque strophe est donc un vers blanc (il ne rime pas), tandis que tous les autres riment. Le découpage et l’absence de ponctuation créent aussi une ambiguïté de sens, puisqu’on entend : « coulent la Seine et nos amours ». Le décalage des vers est voulu par Apollinaire, car le collage doit se voir.

Dans ces deux vers apparaissent les deux thèmes principaux du poème : l’amour (v.2) et la fuite du temps (v.3), et une première interrogation nostalgique : rupture amoureuse.

Vers 4 : Idée du cycle sans fin de la « joie » (l’amour) et la « peine » (la rupture, ou les disputes avec Marie), de la répétition de la déception amoureuse. Mais la joie peut être aussi celle de la création poétique, née de la douleur. Mise en place du registre pathétique.

Dans cette première strophe, comme dans tout le poème, il n’y a que des rimes féminines (en -e muet), en hommage à Marie, ce qui est aussi une marque de modernité.

Vers 5 et 6 : Ce distique d’heptasyllabes répété quatre fois dans le poème crée un effet de refrain et de musicalité. Il montre aussi la répétition des ruptures pour Apollinaire et le cycle sans fin dont il est victime.

Vers 5 : subjonctifs sans « que », avec le thème du temps qui passe, de la répétition des jours : « nuit », « heure », puis « jours » (v. 6).

Vers 6 : le poète est fidèle, il « demeure » constant dans son amour. C’est le thème du « mal-aimé » (cf la « Chanson du mal-aimé » juste après).

Vers 7 : Effet de symétrie, les deux amants font la même chose, comme deux doubles, c’est l’amour parfait. Les mains dans le recueil Alcools symbolisent la promesse… mais pour Apollinaire, les promesses d’amour sont des mensonges. Désir du poète de faire durer les choses avec l’impératif « restons », qui s’adresse directement à sa bien-aimée, créant un effet de discours.

Vers 8 et 9 : La coupe arbitraire du décasyllabe initial en 4 / 6 crée à nouveau un vers blanc (v. 8), et un enjambement entre ces deux vers. Le découpage / collage est encore plus visible que dans la première strophe et renforce la modernité. « le pont de nos bras » est une métaphore qui crée un effet d’harmonie : un pont sur un pont.

Vers 10 : Comprendre « l’onde [=l’eau] si lasse » « des éternels regards ». Personnification de la Seine qui voit sans cesse des amoureux se promettre un amour immortel, alors qu’elle sait que c’est faux. Le mot « éternels » a donc un double sens : ce sont les regards qui sont toujours les mêmes, mais aussi les amours qui sont prétendument « éternels ».

Vers 11 et 12 : répétition du même distique, qui confirme qu’en effet l’amour, comme le temps ou la Seine, passe.

Dans cette première partie du texte, le poète se présente comme un « mal-aimé ».

Vers 13: La comparaison rend explicite l’image présente dès le début. L’ « eau courante » représente le temps qui passe, emportant « l’amour [qui]s’en va » inexorablement, créant un registre pathétique et lyrique.

Vers 14 : Anaphore (effet d’insistance), mise en valeur par le découpage du vers et donc l’absence de rime. Rupture amoureuse et douleur du poète.

Vers 15 et 16 : Le poète semble nous parler directement et nous faire part de son chagrin. Paronomase entre « vie est lente » et « vi-o-lente » (il y a une diérèse) : on entend presque la même chose. « L’Espérance » avec la majuscule est une allégorie, elle vient en personne torturer le poète. Registre pathétique. Dans la version initiale il y avait un point d’exclamation à la fin du vers 16, renforçant encore l’émotion du poète.

Vers 17 et 18 : A nouveau un effet de refrain, mais cette fois le poète est clairement seul et malheureux.

Vers 19 : Effet d’anaphore sur « passent » (et « passé » au vers suivant), mimant la répétition des « jours » et des « semaines » sans Marie. Mais le poème ayant été écrit en prison, le vers signifie aussi l’ennui du poète qui tourne en rond dans sa cellule.

Vers 20 et 21 : Anaphore sur la conjonction de coordination négative « ni » signifiant la solitude et l’abandon du poète. Le pluriel « les amours » montre la répétition du chagrin amoureux. Marie est définitivement perdue.

Vers 22 : Même vers que le vers 1, effet de cycle sans fin, et de musicalité. Comme dans les comptines enfantines, la fin revient au début, et les ruptures se répètent sans fin.

Vers 23 et 24 : Quatrième et dernier refrain venant casser un peu l’effet cyclique. Ainsi « je demeure » clôt le poème. Il reste seul.

Dans cette deuxième partie est développé le thème de la fuite du temps, associé à l’eau qui coule. Le poète se présente comme un « mal-aimé » qui chante son désespoir amoureux, comme Orphée.

Conclusion

Par sa forme, ses découpages et par l’originalité des images, « Le Pont Mirabeau » est un poème moderne. Pourtant il est essentiellement constitué de vers réguliers et n’abandonne donc pas totalement la poésie traditionnelle. Dans ce poème, Apollinaire pose les thèmes essentiels du recueil : les femmes infidèles ou trompeuses, la fuite du temps, le « mal-aimé ».

On retrouve une strophe très semblable à la fin du poème « Marie », rédigée au même moment.

Plan possible pour un commentaire écrit sur « Le Pont Mirabeau »

I. Un poème à la fois moderne et traditionnel

A) Un poème cyclique: répétitions, retour du même distique, ennui et solitude du poète, modernité du découpage des vers / tradition des rimes et de la versification

B) Un poème lyrique: musicalité, effet de refrain et émotion du poète, l’amour comme thème traditionnel

II. L’eau et la fuite du temps

A) Nostalgie du temps qui passe inexorablement (champ lexical du temps)

B) La Seine personnifiée, le pont. L’eau qui symbolise la fuite du temps, et la perte de son amour

III. La tristesse amoureuse du poète

A) Souffrance du poète, rupture, mensonge de Marie, registre pathétique

B) L’image du poète: fidèle, immobile. Comme Orphée, il chante la tristesse amoureuse universelle (sa peine est source de création poétique, d’où la joie au v. 4)